Bible et zazen / Parabole des talents (Mt 25,14-30) / Suite 2
MàJ 14 juillet 2014      

Parabole des talents, le troisième serviteur

Alors que les deux premiers reçoivent des "talents" et s'occupent aussitôt de les faire valoir, le troisième reçoit un "talent" que le narrateur qualifie aussi "d'argent" (v.18).
Bénéficierait-il ainsi d'une révélation particulière, cachée aux sages et aux savants ? Un talent, si on le prend dans le sens monétaire de l'époque, c'est 90 kilos d'or, l'équivalent du gros lot du loto. Un cadeau suspect qu'il décide de laisser de côté.

L'homme qui part en voyage confie ses "biens" (v.14), un mot grec qui évoque son être même et pas seulement son avoir. Quel serait-il, celui dont les biens se compteraient en dollars ? Le doute sur la nature des talents rejaillit sur leur propriétaire.

Pour justifier sa condamnation, on souligne souvent que le troisième a agi par peur (v.25). Les autres vivent la confiance, la foi.
De quelle peur s'agit-il ? S'il avait eu la trouille de la réaction de son maître, il se serait employé à le servir au mieux, il n'aurait pas provoqué son courroux ! Or, il ose lui tenir tête. C'est lui-même qui dit : "Tu es un homme dur... j'ai eu peur". J'ai eu peur de me commettre avec toi, et de perdre mon âme.

Le troisième serviteur est devant un problème. Il doute du talent reçu, comment mettre en lumière ce qu'il en est réellement ? Comment vérifier si sa méfiance est fondée ?
Il décide de mettre en terre l'argent. Si c'est de la bonne graine, il poussera et donnera cent, ou soixante, ou trente pour un (Mt 13,8). Si non, le comportement de son propriétaire se révèlera être une tentative de moissonner sans avoir semé, de ramasser le grain sans avoir dispersé la bale (v.24 & 26). Bref, une escroquerie.
Ou encore, il accepte le cadeau mais respecte la loi de Dieu qui interdit le prêt à intérêts.
Ou encore, il fait un choix risqué. Mais s'il se trompe, si le talent vient de Dieu, bien sûr il sera pardonné !

La relation entre les protagonistes est une relation de Seigneur / maître (kurios) à serviteur / esclave (doulos). Mais cette relation de dépendance n'est pas originelle. Au début, le texte parle d'un homme, pas d'un maître (v.14). Et quand le narrateur veut désigner les serviteurs, il n'emploie pas ce mot, il dit : "Celui qui avait reçu cinq talents...".
L'homme ne devient "maître" que quand ceux qu'il appelle ses serviteurs se sont mis à œuvrer pour lui. Et ces derniers se laissent faire, ils l'appellent '"Seigneur". Serait-on face à Pharaon qui met les israéliens en esclavage ?
Le troisième, lui, revient à l'appellation "homme dur" (v.24). Il refuse une relation de servitude, quel que soit le prix à payer. Il rend son talent : Le voici. Tu as ce qui t'appartiens (v.25). Il agit comme le recommande Jésus : Rendez donc à César ce qui est à César (Mt 22,21). Car pour lui, c'est devenu clair : celui qui a pris la place du maître est un César, et non pas Dieu.

"Non, les braves gens n'aiment pas que l'on prenne une autre route qu'eux", chante Brassens. Son attitude provoque la colère du maître dont le masque tombe : serviteur mauvais et paresseux... Tu devais toi donc placer mon argent chez les banquiers. Et, venant, moi, j'aurais recouvré ce qui est mien, avec un intérêt (v.27, traduction littérale).
Sur ceux qui habitaient dans le pays de l'ombre et de la mort, une lumière s'est levée (Mt 4,16). La lumière de la vérité a éclairé la vraie nature de l'ego du prince des ténèbres.
Quand des "bons chrétiens" exigent d'eux-mêmes et des autres la multiplication des bonnes actions, ne transforment-ils pas le Royaume de Dieu en bagne ?

Le maître prend le talent du pauvre pour le donner à celui qui en a déjà dix. N'est-ce pas ce que nous constatons quand les riches créanciers exigent des intérêts en plus du remboursement des dettes contractées par les pauvres ?
Mais on peut remarquer qu'une partie de cette phrase est une redite : Les disciples s’approchèrent de Jésus et lui dirent : « Pourquoi leur parles-tu en paraboles ? » Il leur répondit : « À vous il est donné de connaître les mystères du royaume des Cieux, mais ce n’est pas donné à ceux-là. À celui qui a, on donnera, et il sera dans l’abondance ; à celui qui n’a pas, on enlèvera même ce qu’il a... (Mt 13,10-12). Une telle répétition est suffisamment rare pour ne pas être un hasard, mais une invitation à méditer les deux textes ensemble. Quand Jésus dit que beaucoup de comprennent pas, c'est un encouragement à accueillir des significations rarement exprimées. C'est aussi une confirmation que l'écho entre les talents (doublés) et le semeur (son action donne cent, soixante ou trente pour un) est une piste intéressante.

Aucun homme ne peut servir deux maîtres (kurios) : ou bien il détestera l'un et aimera l'autre, ou bien il s'attachera à l'un et méprisera l'autre. Vous ne pouvez pas servir à la fois Dieu et l'Argent (Mt 6,24).
Satan, caché derrière le mot "kurios" qui désigne souvent le Christ, est démasqué. Pourtant, il a été loin dans son imitation. Il a donné sans condition cinq puis deux talents... l'invitation à les multiplier comme Jésus a multiplié les cinq pains et les deux poissons (Mt 14,17), à se prendre pour Dieu, était discrète ! Il a qualifié les premiers serviteurs de bons et fidèles … alors que Dieu seul est bon (Mt 19,17).
Quel est-il Celui qui a su le confondre ? Serait-ce le serviteur bon à rien, jeté hors de Jérusalem, dans l'obscurité qui se fit sur toute la terre (Mt 27,45) ? Serait-ce Celui qui n'avait pas connu le péché, que Dieu a fait péché pour nous (2 Co 5,21) ? Serait-ce le Fils de l'homme qui vient dans sa gloire (v.31), vainqueur de celui qui grince des dents ?

Suite