Société malade / Endettement / A qui la faute ?
MàJ 28 novembre 2016      

A qui la faute ?

Derrière cette question, il peut y avoir le sous-entendu suivant : lors d'une crise financière, les coupables doivent payer, pas "nous". Qui sont donc les coupables ? Certains accusent "les spéculateurs", ou "les banquiers".
Il faut bien comprendre que les banques sont des intermédiaires, des coquilles vides en quelque sorte. D'un côté, elles "empruntent" aux épargnants en leur proposant des placements souvent sûrs (assurance-vie, livrets). D'un autre côté, elles prêtent à des emprunteurs à des taux plus élevés, avec un risque plus grand. Si le nombre de défauts est important, la banque est incapable d'honorer les engagements pris vis-à-vis des épargnants : elle fait faillite. Et avec elle d'autres banques, et même des États.
La relation entre prêteurs et emprunteurs se fait donc via les banques en toute opacité. Par exemple, l'État français est incapable de savoir qui détient les titres de sa dette, quelle proportion de français et d'étrangers. A supposer que l'on puisse désigner des coupables, il est impossible de les faire payer.

Nous sommes tous dans un même bateau sur le point de faire naufrage. Avant d'examiner s'il est possible de l'éviter, cherchons non pas à dénoncer les responsables, mais à comprendre comment on en est arrivé là.

Le début, dans les années 1970

Les pays européens se sont tous endettés à partir des années 70. Pourquoi ?
Il y a eu, avec le premier choc pétrolier, un fort renchérissement du prix de l'énergie. Les pays producteurs de pétrole prenant une plus grande part du gâteau, la logique aurait été que le niveau de vie baisse en occident. Cette évidence mathématique a été niée, l'emprunt a été un des moyens de cette politique de l'autruche.
Une des conséquences a été une forte inflation, culminant en France à plus de 15% par an. Certains y ont gagné (ceux qui ont emprunté à taux fixe avant cette inflation), d'autres y ont perdu.

Le financement de l'investissement public

Quand Giscard d'Estaing est arrivé au pouvoir (1975), l'insuffisance de l'infrastructure publique (téléphone, transports...) gênait le développement de la France. L'argent existait, mais chez ceux qui avaient fait fortune dans la reconstruction d'après-guerre. Au lieu de le prendre par l'impôt, il a été décidé d'emprunter, au double avantage des riches : non seulement les impôts n'allaient pas augmenter pour financer les investissements publics, mais ces emprunts allaient leur permettre d'engranger des intérêts.
C'est aussi l'époque de l'invention des autoroutes à péage.
Comme l'a très bien décrit Thomas Piketty, ces décisions ont fait grossir les patrimoines. Le ratio patrimoine / PIB, inférieur à 3 en 1945, est peu à peu remonté à 6 ou 7 aujourd'hui comme il était vers 1910. Et les inégalités atteignent des sommets puisque plus on est riche, plus on gagne.

Le niveau d'imposition

On aurait pu penser que la croissance facilitée par les investissements publics allait générer des recettes permettant à l'État de rembourser les emprunts. Cela ne s'est pas fait : on a choisi de baisser les taux d'imposition. Peu à peu, l'emprunt a servi à financer les dépenses courantes, et la croissance de la dette s'est poursuivie régulièrement depuis 1975.
La plus grande partie de cette dette correspond aux intérêts versés aux créanciers (c'est à dire aux épargnants via les banques).
La plus grande partie de l'impôt sur le revenu (71 milliards en 2016) est rendue aux riches (à ceux qui ont une épargne) sous la forme d'intérêts (45 milliards). L'effet de la progressivité de l'impôt est ainsi annulé. Les inégalités de plus en plus grandes créent un climat social détestable, incitant certains à s'installer à l'étranger.

Touchez pas au grisbi

Au motif d'encourager la concurrence et de libéraliser, on a créer les "black pool", ces bourses privées trafiquant en toute opacité. On a laissé se développer des produits financiers toxiques pour masquer les prêts qui ne seront jamais remboursés. Malgré de beaux discours, les paradis fiscaux restent à nos portes (Andorre en tête de liste). La France est elle-même un paradis fiscal via les multiples formes des "aides à la recherche". Le chantage à l'emploi permet aux investisseurs de réclamer toujours plus d'avantages.
On est allé jusqu'à accepter des comptes maquillés par Goldman Sachs pour faire entrer la Grèce dans l'Euro. José Manuel Barroso était président de la commission europếenne (de 2004 à 2014). Après avoir quitté son poste, il est entré en 2016 chez Goldman Sachs. C'est légal, et dans la tête de certains, c'est normal.
Au motif de préserver la vie privée (des tricheurs ?), l'État ne peut pas utiliser un fichier efficace des français, regroupant leurs droits et leurs devoirs : aides, impôts, immobilier, comptes bancaires...
Du bon dosage du mensonge

Le mensonge agit discrètement, comme le levain dans la pâte : 1% pour 99% de farine. Il fait un pain appêtissant dont l'usage quotidien provoque surdité, aveuglement, paralysie. Le citoyen ainsi anesthésié répète la pensée unique pré-formatée en la croyant sienne.

Attention aux rebelles

Il existe des phénomènes de rejet favorisés par certains modes de vie. Cette hyper-sensibilité non seulement au mensonge et à l'hypocrisie, mais même au simple marketing, peut transformer des citoyens ordinaires en prophètes gênants. Plutôt que de les supprimer, le système les utilise comme exemples de la liberté d'expression : il ne censure pas leurs propos, il martèle qu'ils sont délirants.

Matraquage de vérités douteuses

Les riches investisseurs sont les bienfaiteurs de l'humanité.
La concurrence, y compris entre les États, est la racine du progrès.
Donner aux riches, au sommet de la pyramide, c'est par "ruissellement" arroser toute la société d'une croissance bénéfique.
Imposer le patrimoine, c'est voler des biens justement acquis.
Les droits de succession privent du labeur de toute une vie.

Opacité, démagogie, mensonges

Voilà les vrais "coupables". Au terme de batailles menées dans l'obscurité, les plus forts raflent la mise aux dépens de l'intérêt général. Le marketing, enseigné dans de prestigieuses écoles, est chargé de donner bonne mine aux décisions prises. Évidemment, rien ne change quand, par le jeu de l'alternance, les perdants d'hier l'emportent.
La transparence est un préalable. Avec elle, pourraient venir une bonne analyse et un vrai dialogue démocratique.
 
Au commencement était le Verbe, la Parole. Le serpent rusé s'y est glissé.

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