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MàJ 20 août 2013      

Lourdeurs administratives... impossible modernisation ?
Témoignages vécus

Décembre 1967, dans un régiment

La dotation annuelle de carburant n'est pas épuisée. C'est courir le risque de la voir réduite l'an prochain.
Alors, on fait tourner les moteurs... Le souci de bien gérer des uns provoque un gaspillage bien pire qu'une dotation surdimensionnée.

Vers 1990, informatisation de la paye

Les programmes de paye de France Telecom et de La Poste sont réécrits par un sous-traitant spécialiste de ce genre de travail. Il est étonné : la paye, dans l'administration, est d'une complexité effroyable. Beaucoup plus complexe que dans le privé.
Les enquêtes de la cour des comptes le confirment : il est quasi impossible de savoir ce que gagnent les fonctionnaires.
Pourquoi ?

Le service public

Suites de la grève de décembre 1995. Localement fortement syndiqué, le personnel s'agite pour "défendre le service public".
Comment ? En augmentant les indemnités !
Comment se fait-il que des slogans aussi simplistes et mensongers mobilisent ?

Peut-être, la peur de l'avenir.
Depuis la fin du rattrapage du retard de la France dans l'équipement téléphonique (1982), les effectifs n'ont guère baissé. On "sent" bien que ce n'est pas normal.
La peur est nourrie du refus de regarder la réalité et de l'affronter.
Les adaptations progressives sont refusées. Il ne reste que les changements brutaux : privatisation, concurrence.
Il semble qu'il faille une "guerre" pour déboulonner les "avantages acquis" devenus sans fondement.

Et pourtant, je suis dans un secteur qui s'est beaucoup modernisé, qu'en est-il ailleurs ?

Ailleurs, on essaye. En 1999, on a voulu moderniser l'organisation territoriale du ministère des finances, datant de la France rurale de Napoléon et complètement obsolète. Il a fallu capituler. Un échec qui a été douloureusement ressenti bien au-delà de ce ministère par beaucoup de fonctionnaires qui attendaient le succès de cette réforme pour oser en entreprendre d'autres.

La gestion des notations annuelles dans un ministère

Août 1998. Je dois signer plusieurs centaines de papiers : les fiches de notations annuelles, établies à la main en 3 ou 4 exemplaires chacune. La procédure ignore l'existence non seulement de l'ordinateur, mais de la photocopieuse !
L'année suivante, je rends au service du personnel des documents informatiques. Je reçois un appel téléphonique paniqué : j'avais agi à partir d'un accord verbal officieux, je devais tout refaire à la main.
J'ai demandé une confirmation écrite de cette demande. Elle n'est évidemment jamais arrivée.
Juin 2000. Le service du personnel a courageusement décidé que "la procédure resterait la même". Ma méthode était tacitement acceptée. Et les autres services étaient fermement invités à en rester à la procédure manuelle.

Les marchés publics

Passer un marché est un cauchemar. Deux ans de travail pour préparer l'appel d'offres et arriver à une signature... si on y arrive !
Les règles visant à éviter la collusion entre acheteur et fournisseur ou les ententes illicites sont d'une effroyable complexité... et n'évitent pas les dérives. Jean-luc Touly dénonce celles relatives aux marchés de l'eau.
Toute l'énergie est consacrée à respecter le formalisme, aux dépens de l'efficacité.
Ainsi les ordinateurs, fruit d'un marché pensé 3 ou 4 ans avant, avaient un rapport qualité / prix moins bon que celui du marchand du coin.

L'alourdissement du système administratif

La gestion des subventions européennes est très lourde : dossiers de demandes, bilans...
En 2000, on découvre que les subventions obtenues par les régions, des milliards, vont être perdues faute d'avoir respecté les délais pour les travaux et les bilans. La presse en parle, c'est l'urgence absolue.
Réunion pilotée par le cabinet du premier ministre. On va faire un dossier pour demander à Bruxelles des moyens pour informatiser la gestion des subventions.
Le dossier n'a pas besoin d'être vrai, il ne sera pas vérifié, on peut demander n'importe quoi.
Par contre, les emplois que Bruxelles financera ne pourront pas être des emplois de fonctionnaires, dont le nombre est verrouillé. On va donc demander à une entreprise para-publique d'embaucher et de détacher...

C'est ainsi que le système administratif s'encrasse. On empile les décisions conjoncturelles dans la précipitation. Les administrations écrivent puis lisent des dossiers bidons. On invente des usines à gaz pour contourner les décisions prises, telles le blocage du nombre de fonctionnaires...

J'ai connu un service informatique de 300 personnes. Il comptait 12 statuts de personnels (différents corps de fonctionnaires, contractuels...). La gestion se faisant corps par corps, personne ne s'intéressait à l'effectif total ni ne pilotait son évolution.

La Cour des comptes a refusé de certifier les comptes 2011 de la branche familiale du régime général de la Sécurité sociale, il y a trop d'erreurs, notamment pour le RSA et les allocations logements (voir article de l'Expansion).

Le statu quo

1998. Effarement du nouveau qui arrive dans un service où la proportion de secrétaires est invraisemblable.
Par contre, il manque cruellement de compétences. On ne peut pas demander à d'anciennes standardistes d'être au niveau d'un bac+5 informatique.
Je mets un avis favorable à une demande de départ. Le service du personnel m'appelle : Vous n'avez pas mis "accord sous réserve de remplacement" ?
Il m'explique que le système ne sait que reproduire l'existant. Si je ne demande pas un remplacement, l'emploi est perdu. Remplacer 10 secrétaires par 3 cadres informatiques est impossible.
J'ai décidé de me battre. Deux ans plus tard, mes effectifs avaient baissé de 20%, mais la proportion de cadres n'avait pas augmenté. Je suis parti, désabusé.

Moderniser l'Administration

Les placards des ministères sont remplis de rapports sur la modernisation de l'Administration. Ils sont sérieux, autant sur l'analyse que sur les propositions.

Année 2000 encore. Le ministre annonce un grand show sur le sujet. Nous sommes invités à contribuer à la réflexion.
Mais l'invitation nous est transmise avec le commentaire verbal : Ne faites rien, il n'en sortira rien.
Commentaire désabusé ? Ou précision nécessaire pour ne pas confondre un coup médiatique avec une vraie réforme ?

Les fonctionnaires, des paresseux ?

Les directeurs et assimilés ont un rythme de travail écrasant : tard tous les soirs et tous les WE.
Les "urgences médiatiques" les assaillent à tout moment.
La discrétion est de mise. Les collaborateurs, non informés, ne peuvent pas aider. Leur consigne tacite, c'est "pas de vagues supplémentaires". Et par conséquent, pas d'initiative pour changer ce qui existe !
La délégation est inconnue. Tout ce qui sort du service doit passer par le chef. Les groupes de travail transverses ne se tiennent qu'en présence des chefs.

C'était en 2000. Peut-être internet a-t-il provoqué des changements ?

Quelle est donc la racine du mal ?

J'ai vécu en 1975 la transformation de la branche Télécommunications des PTT en une administration efficace et dynamique. On a fait confiance au personnel. Le directeur général n'était ni financier, ni politique mais ingénieur. En 1982, le plan quinquennal prévu avait été respecté en objectifs, coûts et délais.
On pourrait penser : si cela ne se fait pas ailleurs, si on ne délègue pas, si on n'organise pas, c'est qu'on ne le veut pas.
Serait-ce pour garder le pouvoir ? Ou par idéologie libérale : un service public inefficace justifie le pillage du bien commun par les privatisations, comme le montre la vidéo Catastroika ?

Je crois plutôt que la vraie difficulté, après une période de croissance, est de réduire les effectifs. Le personnel recruté par France Telecom entre 1975 et 1982, utile pendant 5 à 10 ans, a été secoué par la privatisation à partir de 2000. Mais les fonctionnaires qui l'ont voulu ont pu rester.
Non seulement le statut de fonctionnaire interdit les licenciements, mais avec ses multiples corps, il rend aussi les redéploiements quasi impossibles. Cela se traduit pas des projets de réformes avortés (la fusion des recettes et des perceptions en 1999), ou retardés (intégration de la redevance audiovisuelle dans les impôts). Ou par le maintien discret du personnel devenu inutile : l'informatisation de l'INSEE n'a pas fait de vagues, ni la modernisation du central téléphonique de la place Beauvau en 1990...